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Astrophysique

Le faux vide s'est effondré dans un laboratoire

En 2024, une équipe du Pitaevskii BEC Center de l’Université de Trente a observé la nucléation de bulles dans un condensat de sodium 23. Le seuil qui sépare le régime quantique du régime thermiquement activé est d'environ 50 nanokelvins : 0,00000005 K au-dessus du zéro absolu (−273,14999995 °C). L'expérience se déroule au-dessus de ce seuil, dans le régime thermique. Voici ce que les auteurs ont réellement mesuré.

Février 2024·14 min de lecture·Par Clemzy

Comprendre le concept avec une application

Schéma : une courbe d'énergie à deux creux, un faux vide métastable et un vrai vide plus bas, franchis par effet tunnel, avec des bulles qui apparaissent puis grandissent.
Un état peut être stable en apparence et pourtant condamné : il suffit qu'un état plus bas existe, et qu'une barrière seule l'en sépare.

Un état métastable, séparé du minimum d'énergie

Posez une bille au fond d'une cuvette. Elle ne bouge plus : elle est stable. Maintenant imaginez que cette cuvette soit creusée à flanc de colline, et qu'un peu plus bas s'ouvre une seconde cuvette, plus profonde. La bille est toujours immobile, toujours « au fond » de quelque chose, mais elle n'est plus au point le plus bas accessible. Elle est métastable. Il lui manque simplement de quoi franchir la bosse qui la sépare du vrai fond.

En physique quantique, cette bosse n'est pas une barrière infranchissable. Un système peut la traverser sans jamais passer par-dessus : c'est l'effet tunnel. Et quand le système concerné n'est pas une bille mais un champ étendu dans tout l'espace, la traversée ne se produit pas partout à la fois. Elle commence localement, de façon aléatoire, et crée une bulle du nouvel état. Au-delà d'une taille critique, cette bulle s'étend vers l'état de plus basse énergie.

Les physiciens appellent l'état de départ le faux vide (false vacuum) et l'état d'arrivée le vrai vide (true vacuum). Sidney Coleman a posé le formalisme dans les années 1970, puis l'a étendu à la gravitation avec Frank De Luccia en 1980. D'où le nom de ces bulles.

Pourquoi une bulle, et pas une transformation d'un bloc Parce que créer une bulle coûte deux choses opposées. Son intérieur fait gagner de l'énergie : on y est passé dans l'état plus bas. Mais sa surface, la frontière entre les deux états, en coûte. Une bulle trop petite a plus de surface que d'intérieur : elle se referme aussitôt. Au-delà d'une taille critique, le bilan s'inverse et la bulle grandit sans jamais s'arrêter. Attendu que ce bilan dépend de la taille, il existe un seuil, et c'est tout le problème : il faut le franchir d'un coup, par une fluctuation.

Avant cette expérience, les taux de nucléation étaient calculés par la théorie des instantons et par simulations numériques, sans validation expérimentale analogue. Les énergies pertinentes en cosmologie ne sont pas accessibles en laboratoire : l'enjeu était donc de fabriquer un système contrôlable régi par le même mécanisme de transition.

Le dispositif : un condensat de sodium 23

L'astuce de l'équipe du Pitaevskii BEC Center de l’Université de Trente, avec des collègues de l’Université de Newcastle, n'a pas été de reproduire les énergies cosmologiques : c'est impossible. Elle a été de fabriquer un système obéissant aux mêmes équations, à une échelle où l'on peut tout contrôler et tout mesurer.

Le dispositif est un gaz d'atomes de sodium 23, piégé optiquement et refroidi sous sa température de condensation pour former un condensat de Bose-Einstein. Le piège a un rayon de Thomas–Fermi d'environ 200 micromètres dans l'axe long et 2 micromètres dans le rayon transverse ; ses fréquences de confinement sont de 20 Hz et 2 kHz. Cette géométrie rend la dynamique de spin essentiellement unidimensionnelle.

Ce que signifie 50 nanokelvins 50 nK n'est pas une température directement attribuée au nuage dans l'article. C'est l'échelle effective T* qui sépare, dans leur modèle, une nucléation dominée par les fluctuations quantiques d'une nucléation dominée par les fluctuations thermiques. Les auteurs estiment que leur température expérimentale est supérieure à ce seuil ; c'est pourquoi ils interprètent leurs données dans le régime thermique.

Chaque atome peut se trouver dans l'un de deux états internes, notés |↑⟩ et |↓⟩. Une onde micro-onde les couple de façon cohérente. Le paramètre qui décrit l'ensemble n'est alors plus une position, mais l'aimantation : la proportion d'atomes dans un état plutôt que dans l'autre. C'est ce nombre-là qui joue le rôle du champ.

Les longueurs de diffusion entre atomes rendent le système ferromagnétique. L'énergie moyenne en fonction de l'aimantation peut alors former deux minima séparés par une barrière : un minimum local métastable et un minimum global.

Figure de l'article : une courbe d'énergie à deux creux. Le creux de gauche, marqué FV, contient un point A ; une barrière le sépare d'un creux plus bas, marqué TV, contenant un point C. Deux flèches, l'une nommée Quantum et l'autre Thermal, mènent au point B au sommet de la barrière. À droite, des schémas du nuage d'atomes montrent l'apparition d'une bulle rouge bordée de parois de domaine.
Le paysage d'énergie de l'expérience. À gauche le faux vide (FV), tous les atomes dans le même état. À droite le vrai vide (TV), plus bas en énergie. Le passage se fait par l'état B : une bulle est apparue au centre du nuage, bordée de deux « parois de domaine » qui sont sa surface. La traversée peut être déclenchée par des fluctuations quantiques (flèche pleine) ou thermiques (flèche creuse).
Figure 1 de Zenesini et al., Nature Physics, 2024. doi:10.1038/s41567-023-02345-4 : reproduite sous licence CC BY 4.0, recadrée depuis l'article original.

Le protocole commence avec tous les atomes dans l'état |↑⟩. À couplage micro-onde fixé, les chercheurs font varier le désaccord de fréquence depuis 5,5 kHz à une vitesse de 50 Hz par milliseconde. Lorsque le désaccord final devient négatif, l'état initial reste occupé mais devient un minimum local : c'est le faux vide.

Après un temps d'attente variable, les deux états de spin sont imagés séparément. Les auteurs en déduisent le profil d'aimantation le long du nuage.

Ce qu'ils ont vu

Les profils d'aimantation montrent l'apparition d'un domaine central dans l'état |↓⟩, puis son extension avec le temps d'attente.

Figure de l'article : dix bandes verticales bleues représentant le nuage d'atomes après des temps d'attente croissants. Les premières sont uniformément bleues ; à partir de la troisième, une tache rouge apparaît au centre et s'élargit de bande en bande.
La désintégration, prise sur le fait. Chaque bande verticale est un profil d'aimantation mesuré dans le nuage, pour un temps d'attente croissant de gauche à droite. Le bleu, c'est le faux vide ; le rouge, c'est le vrai vide. On voit la bulle apparaître au centre, puis s'étendre. Les premières bandes sont uniformément bleues : rien ne s'est encore produit.
Extrait de la figure 2 de Zenesini et al., Nature Physics, 2024. doi:10.1038/s41567-023-02345-4 : reproduite sous licence CC BY 4.0, recadrée depuis l'article original.

Deux propriétés rendent cette observation quantitativement exploitable.

Premièrement, l'instant est imprévisible. Répétez exactement la même préparation dix fois de suite : la bulle n'apparaîtra pas au même moment. C'est attendu, et c'est même la signature du phénomène : une nucléation par fluctuation est un processus probabiliste, pas un déclenchement mécanique. Ce qui se mesure n'est donc pas une date, mais un taux.

Deuxièmement, la bulle apparaît au centre. Dans un système parfaitement uniforme, elle surgirait n'importe où. Ici, le nuage est plus dense au milieu qu'aux bords, et c'est au centre que la barrière est la plus basse. Attendu que la probabilité de traverser dépend exponentiellement de la hauteur de cette barrière, la nucléation s'y concentre massivement. Ce n'est pas un défaut de l'expérience : c'est ce qui la rend exploitable, puisqu'on sait où regarder.

Pourquoi le chronomètre compte plus que l'image

Une image isolée ne suffit pas à identifier un mécanisme de nucléation. La grandeur discriminante est le temps caractéristique de formation de la bulle, extrait d'une série de répétitions à réglage identique.

La théorie (celle des instantons, l'outil mathématique qui décrit ces traversées de barrière) fait une prédiction très raide : ce temps ne varie pas proportionnellement à la hauteur de la barrière, il varie exponentiellement avec elle. Dans les données, ce temps varie de quelques millisecondes à plusieurs centaines de millisecondes quand le désaccord final est modifié dans un intervalle d'environ 100 Hz.

Mini-laboratoire

Une bulle n'apparaît pas à chaque essai

Changez les conditions, fixez une durée d'observation, puis lancez l'expérience. Une nucléation est un événement rare : elle peut se produire au centre du nuage… ou ne pas arriver avant la fin de l'essai. C'est précisément cette statistique que mesure le temps d'attente τ.

1PréparerRampe de désaccord vers δf
2MaintenirParamètres fixes pendant la fenêtre choisie
3ImagerLa région centrale où la barrière est la plus basse

Pour profiter du paysage d'énergie et des réglages côte à côte, passez votre téléphone en mode paysage.

Le paysage d'énergie barrière intermédiaire
Deux états d'énergie séparés par une barrière Une bille se trouve dans un creux de faux vide. Un second creux, plus bas, représente le vrai vide. La hauteur de la barrière dépend de l'écart au seuil critique. faux vide vrai vide E₍c₎
faux vide zone centrale · 20 µm
55 Hz
Près du seuil, la barrière critique est plus basse : une fluctuation peut plus facilement créer une bulle.
0,80
Une agitation plus forte rend les franchissements de la barrière plus fréquents.
100 ms
Si la bulle n'apparaît pas avant cette durée, l'essai est un échec observable, pas une preuve qu'elle ne naîtra jamais.
Modèle thermique : τ = A(βEc)−1/2eβEc τ estimé : … · P avant la fin : … Les millisecondes sont mises à l'échelle pour faire apparaître les régimes ; la dépendance exponentielle est l'idée à retenir.

Réglez l'expérience, puis lancez un essai.

Essais 0
Nucléations observées 0 / 0
Ce que dit la série Une fenêtre finie peut ne rien voir.
    Ce que vous voyez, et ce que vous ne voyez pas

    Ce n'est ni un calcul quantique complet ni une minuterie du vide de l'Univers. Le tirage aléatoire représente un instant de nucléation distribué autour de τ ; les valeurs numériques sont pédagogiques. Le protocole, lui, suit l'article : une rampe prépare le faux vide, puis l'équipe observe le nuage à paramètres fixes. Il ne s'agit donc pas d'ajouter continuellement de l'énergie jusqu'à obtenir une bulle.

    C'est précisément ce que l'équipe a mesuré. En répétant l'expérience jusqu'à dix fois par réglage, pour quatre intensités de couplage micro-onde différentes, ils obtiennent des temps caractéristiques qui s'étalent sur plus d'un ordre de grandeur, et qui suivent la formule analytique issue de la théorie des instantons. Les simulations numériques indépendantes reproduisent le même comportement.

    Le résultat confirme aussi que, dans ces conditions, la traversée est activée thermiquement : ce sont les fluctuations de température, et non les seules fluctuations quantiques, qui fournissent l'essentiel du coup de pouce. Ce cas de figure est loin d'être un pis-aller : c'est aussi celui qu'on invoque pour l'univers primordial, brûlant.

    Ce que l'expérience n'est pas Ce n'est pas le vide de notre univers qui s'est désintégré à Trente. C'est un analogue : un système différent, décrit par les mêmes équations. La démarche est la même que lorsqu'on étudie des ondes de choc dans un canal à eau pour comprendre un phénomène supersonique. Elle est légitime et féconde, mais elle valide un formalisme, pas un scénario cosmologique particulier.

    Autrement dit : la mécanique de la nucléation de bulles vient de recevoir sa première validation expérimentale. Ce qui reste entièrement ouvert, c'est de savoir si notre univers, lui, se trouve dans un faux vide.

    Ce que cela peut indiquer pour le vide de notre univers

    Il faut d'abord se débarrasser d'une image trompeuse. Le vide, en physique des particules, n'est pas « rien ». C'est l'état de plus basse énergie des champs qui remplissent l'espace. Il possède une énergie, une structure, et, rien ne l'interdit, possiblement des concurrents.

    Le champ qui concentre l'attention est celui de Higgs. Sa valeur dans le vide n'est pas nulle : c'est elle qui donne leur masse aux particules élémentaires. Avec la masse du boson de Higgs mesurée au LHC (environ 125 GeV), celle du quark top et l'extrapolation des équations du Modèle standard vers de très hautes énergies, certains calculs placent notre vide dans une zone métastable, plutôt que strictement stable.

    Traduction : il existerait un état du champ de Higgs plus bas que le nôtre, dont nous serions séparés par une barrière. Notre vide serait la cuvette du haut. Et le passage vers le fond se ferait comme à Trente : par nucléation d'une bulle.

    À l'intérieur d'une telle bulle, le champ de Higgs aurait recombiné dans son état plus fondamental. Les valeurs des masses et des couplages y seraient différentes ; les atomes et la chimie familière ne seraient donc plus décrits par les mêmes conditions physiques.

    Approximation assumée Ce calcul de métastabilité est une extrapolation. Il suppose qu'aucune physique nouvelle n'intervient entre l'échelle du LHC et des énergies bien plus élevées. Une particule ou une interaction inconnue dans cet intervalle pourrait modifier le calcul et rendre notre vide parfaitement stable.

    Par ailleurs, les durées de vie estimées dépassent l'âge de l'univers de très nombreux ordres de grandeur. Ce n'est pas un pronostic : c'est une conséquence logique d'un modèle poussé bien au-delà de son domaine de validité.

    Pourquoi une bulle cosmologique n'aurait pas de signal précurseur

    Si une bulle de vrai vide se formait quelque part dans l'univers, sa paroi s'étendrait à une vitesse extrêmement proche de celle de la lumière. Or la lumière n'est pas seulement rapide : elle fixe la vitesse de causalité, la limite absolue à laquelle une information, quelle qu'elle soit, peut voyager.

    Aucun signal ne peut précéder la paroi. Si elle se propage à la vitesse limite de causalité, une information émise à son approche ne peut pas nous parvenir avant elle. C'est une conséquence de la relativité, pas une prédiction selon laquelle une telle bulle existe réellement.

    Le scénario sert donc surtout à préciser les limites observationnelles de la théorie. Les calculs actuels ne permettent ni d'établir que notre vide est métastable, ni d'observer une éventuelle nucléation cosmologique avant son effet local.

    Le sujet en vidéo

    Sabine Hossenfelder a consacré une vidéo à cette expérience au moment de sa parution. Son traitement est plus court que cet article et vaut le détour, notamment pour la mise en perspective.

    First Experiment to Confirm Process that Might Have Created Universe

    YouTube · Sabine Hossenfelder · en anglais

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    Ce qu'il faut retenir

    Quatre points

    • Une bulle de vrai vide a bien été observée Dans un superfluide ferromagnétique de sodium 23, à Trente. Le régime observé est thermiquement activé, au-dessus d'une échelle de 50 nanokelvins.
    • La preuve est dans le chronomètre, pas dans l'image Le temps d'apparition varie exponentiellement avec la hauteur de la barrière, exactement comme le prédit la théorie des instantons.
    • C'est un analogue, pas notre vide L'expérience valide le formalisme de la nucléation. Elle ne dit rien, en soi, de l'état du vide de notre univers.
    • Une bulle cosmologique serait invisible jusqu'au bout Si sa paroi se propageait à la vitesse limite de causalité, aucun signal ne pourrait la précéder. Cela décrit une limite d'observation, pas une prédiction de danger.

    Sources

    Pour aller vérifier